Le côté obscur de l’âme.

Si un jour vous vagabondez dans ce lieu de fin du monde que sont les montagnes Bieszczady à la frontière entre la Pologne et l’Ukraine, vous devez visiter la ville somnolente de Sanok. La vie s’y déroule tranquillement à proximité de collines sauvages, couvertes de forêts verdoyantes en été et orangées en automne.

Dans le Musée Historique de Sanok se trouve une collection de peintures d’un artiste dont l’imagination sombre et le monde intérieur agité contrastent avec l’atmosphère idyllique de sa ville natale. Zdzisław Beksiński (1929 – 2005) fut un phénomène de l’art surréaliste, et sa personnalité et sa création restent toujours une source d’inspiration pour ses admirateurs de plus en plus nombreux.

Zdzislaw Beksinski
Zdzisław Beksiński: Autoportrait. 1956-57 (Wikimedia Commons).

Beksiński voulait être réalisateur de cinéma, mais son père s’y opposa, disant que les architectes auraient du travail dans la Pologne de l’après-guerre. Il étudia donc l’architecture à l’Ecole Polytechnique de Cracovie. Diplômé sans enthousiasme, de retour à Sanok, il travailla dans une usine d’autobus. Pour échapper à la banalité de la vie quotidienne, il expérimenta l’art dans plusieurs domaines: la photographie, la sculpture et le graphisme, et finalement, s’intéressa à la peinture. Il disait toujours qu’il était devenu artiste grâce à sa mère qui l’incita à dessiner. A l’école, il faisait des dessins de nus, ce qui irrita un jour un prêtre qui lui dit: « Mon fils, tu mourras et tes dessins dégoûtants vont effrayer des générations » (1). Beksiński considéra cela plutôt comme un compliment. Finalement, sous le joug de la propagande communiste, il comprit qu’il était impossible d’être un réalisateur indépendant, et que le dessin pouvait représenter un échappatoire.

Zdzislaw Beksinski
Zdzisław Beksiński: Sans titre. 1978. Huile sur panneau. Musée Historique de Sanok (Wikimedia Commons).

Sa création existentielle et expressioniste ne laisse en tout cas pas indifférent: on peut l’aimer ou la détester, mais elle évoque toujours des émotions. Les obsessions érotiques mélées au thème de la mort créent une connexion terrifiante. Les corps, souvent présentés à un stade de décomposition biologique, semblent à la fois morts et vivants.

Zdzislaw Beksinski
Zdzisław Beksiński: Sans titre.1968. Crayon. 70 x 100 cm. Musée Historique de Sanok (Wikimedia Commons).

La maison familiale en bois construite par le grand-père de l’artiste à Sanok dut être démolie suite à la décision des autorités. L’artiste déménagea alors avec sa femme et son fils à Varsovie. Beksiński bénéficia de quelques expositions individuelles dans la capitale, grâce à lesquelles il devint un artiste populaire et reconnu. Il put aussi exposer des photographies non conventionnelles et évoquant des émotions extrêmes, en particulier des nus. Son modèle était sa femme, Zofia, la figure la plus mystérieuse de la biographie de l’artiste. Les photographies se trouvent dans le Musée National de Wrocław et restent une des plus grandes réalisations polonaises du 20e siècle. Plus tard, dans les années 1990, Beksiński se tourna vers le graphisme numérique et se passionna pour le photomontage.

Zdzislaw Beksinski
Zdzisław Beksiński: Sans titre. 2000-05. Photomontage. Musée Historique de Sanok (Wikimedia Commons).

Depuis les années 1980, sa peinture semble refléter des rêves. Ses visions apocalyptiques sont caractéristiques de cette période de sa création nommée fantastique. Beksiński a dit: « Regarder est quelque chose cent fois plus important pour moi que comprendre. Comprendre est pour moi plutôt l’équivalent d’alléger ou limiter » (2). Il se fascina pour l’alchimie et l’ésotérisme et remplit ses toiles de squelettes, cimetières abandonnés, océans sanglants et paysages inhabités. Ses visions de l’au-delà représentent la solitude cosmique.

Zdzislaw Beksinski, Paysage de cimetière
Zdzisław Beksiński: Krajobraz cmentarny I (Paysage de cimetière I). 1970. Huile sur panneau. 73 x 91 cm. Musée National de Varsovie (cyfrowe.mnw.art.pl).

Tomasz, le fils de Zdzisław Beksiński, essaya de se construire une personnalité dans la réalité chaotique des années post-communistes. Angliciste, il traduisit des films de James Bond, Monty Python et collectionna des disques. Il travailla comme animateur radio et nombreux sont ceux qui se rappellent encore ses émissions charismatiques, où s’exprimait sa passion pour la musique, en particulier le rock gothique. Il importait des albums de l’étranger grâce aux contacts de son père. A cette époque, c’était quelque chose d’extraordinaire, et plusieurs journalistes musicaux recherchèrent son amitié pour avoir accès à de telles raretés. Il traduisit aussi les paroles de groupes comme Pink Floyd, Iron Maiden ou The Doors, ce qui incita beaucoup de ses auditeurs à apprendre l’anglais. En même temps, Tomasz avait une personnalité difficile et excentrique. Enfant unique et inadapté, il tenta de se suicider à plusieurs reprises.

Zdzislaw Beksinski, Roi et Reine
Zdzisław Beksiński: Król i Królowa (Roi et Reine). 1993. Huile sur panneau. 98 x 132 cm. Musée Historique de Sanok (pinakoteka.zascianek.pl).

La vie de Zdzisław Beksiński et sa famille semblait apparemment normale. Ils vivaient dans un petit appartement, comme les milliers construits après la guerre dans de grands bâtiments inhumains de style soc-réaliste. Puis, toute la famille disparut tragiquement en l’espace de quelques années. La femme de Beksiński décéda en 1998 d’une rupture d’anévrisme et leur fils se suicida l’année suivante. Enfin l’artiste lui-même fut poignardé à mort en 2005 par le fils de sa femme de ménage. On a parlé de malédiction. Certains ont demandé: les visions tragiques et sombres de la fantaisie peuvent-elles porter malchance et se réaliser dans la vie réelle?

Dans la vie privée, Zdzisław Beksiński était connu comme un homme positif, avec un grand sens de l’humour. Fervent de musique classique et de jazz, qui l’accompagnait toujours dans son travail, il possédait une énorme collection de CDs dans son atelier de peintre, qui ressemblait plutôt à un studio de compositeur de musique électronique. Il disait: « Je peint toujours accompagné par la musique. (…) Je préfèrerais mettre en marche l’aspirateur qu’écouter le silence » (3). Il aimait aussi faire des films amateur avec sa caméra. Sur les photographies, nous voyons un homme sympathique et relaxé, qui sourit avec sincérité. Il avait une approche spécifique de la vie et certains évoquent aujourd’hui une philosophie de Beksiński. Son stoïcisme et son sang-froid étaient un couvercle pour ses démons, ainsi qu’une méthode pour échapper à l’absurdité de l’époque de la République Populaire de Pologne (PRL, 1952-1989).

Les expositions consacrées à Beksiński amènent toujours des émotions. La salle est en général plongée dans l’obscurité et baignée par une musique mystérieuse. Les toiles peintes d’une façon extrêmement précise et le plus souvent en grand format sont typiquement éclairées par derrière, ce qui rend chaque tendon, chaque veine et chaque nerf très réaliste, presque vivant. Il est difficile d’oublier une telle expérience. Zdzisław Beksiński a réussi le rare exploit de susciter l’intérêt du spectateur de masse pour l’art contemporain. En fait, il est devenu populaire en dehors des médias traditionnels et de la promotion, et probablement chaque polonais aujourd’hui connait Beksiński. L’artiste ne voyagea presque pas parce c’était difficile à l’époque, et il passa tout son temps à travailler dans son petit appartement varsovien. Il n’était proche d’aucun groupe artistique. Sa création vit aujourd’hui sa propre vie, comme si les gens avaient besoin d’émotions fortes dans ce monde de pop-culture superficielle.

Beksiński avait un contrat avec Piotr Dmochowski, un marchand français d’origine polonaise, qui assurait sa promotion en France et en Belgique. L’artiste disait qu’à l’Ouest on essayait d’expliquer sa création par la guerre, Auschwitz et la martyrologie nationale, alors qu’il se considérait lui-même simplement comme existentialiste. Il ne croyait pas au succès de sa création à l’étranger. Néanmoins, ses peintures ont trouvé des marchands jusqu’au Japon, où fut organisée une exposition à Osaka.

Zdzislaw Beksinski
Zdzisław Beksiński: Sans titre. 1984. Acrylique sur panneau. 98.5 x 101 cm. Collection privée (Wikimedia Commons).

L’histoire du père génial et de son fils fut l’objet de livres et de films en Pologne. Sur Facebook et Instagram, il existe des profils dédiés à la peinture de Beksiński: https://www.facebook.com/beksinski et www.instagram.com/beksinski/.

Dans sa dernière émission radio nocturne, juste avant Noël 1999, Tomasz Beksiński dit avec sa voix douce et calme: « Savez-vous que nous nous rencontrons pour la dernière fois dans ce millénaire? Et peut-être pour la dernière fois tout court. Qui sait ce qui peut se produire. (…) Pardonnez-moi cet esprit de décadence. (…) Bonne nuit »(4).

Zdzislaw Beksinski
Zdzisław Beksiński: Sans titre. 2005. Huile sur panneau. 98 x 98 cm. Musée Historique de Sanok (Wikimedia Commons).

Bibliographie:

. Krzysztof Jurecki, Muzeum Sztuki w Łodzi: Zdzisław Beksiński. Culture.pl, sierpień 2004.

. (1), (2), (3) Uniwersytet Wrocławski, Anna Kania Saj: „Zdzisław Beksiński – sztuka i krytyka”. Beksinski.dmochowskigallery.net, Wrocław 2004.

. (4) La derniere audition de Tomasz Beksiński. Youtube.com.

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